C'était en 1988. Il y avait bien deux ans que je n'avais plus eu le moindre contact avec lui. Depuis que j'étais parti en fait. Ma dernière
fugue, notre dernier rapport humain. Sans un mot. J'avais fini par traverser la France, pour retrouver ma mère, de l'autre côté, après un peu plus de deux mois de fugue.
Et puis les paperasses, la garde parentale qu'elle avait reprise. Classique. Point.
J'étais en colère contre lui, évidemment. Mais je n'étais pas moins en colère contre le reste du monde, y compris ma mère et son nouvel
époux. La colère voulait à la fois tout et rien dire. Elle m'était devenue naturelle, spontanée : l'approche, le premier abord, l'apparence, tout en moi vibrait sous cette humeur noire. J'aurais
bouffé le monde, de rage. Il n'y avait pas d'exception, même pour ceux que j'aimais. Ils étaient peut-être davantage encore dans ma ligne de mire : trop proches, trop précieux, et je me défiais
de tout attachement. En quelque sorte, j'avais beaucoup appris de la vie, mais à peu près tout compris de travers. Ce qui arrive parfois quand on apprend seul.
Outre la colère, un autre sentiment me hantait, qui ne me quittait pas non plus. La tristesse.
J'avais 17 ans, et déjà, ce sentiment d'avoir tout perdu, tout gâché, tout sali. J'en rejetais la faute partout autour de moi, quelquefois à
juste titre, mais le plus souvent en composant avec la réalité, en n'en admettant qu'une partie, celle qui m'arrangeait. Ma vision des choses, je ne me donnais aucun autre point de vue. Je n'en
avais pas moins une vague conscience de me tromper, mais c'était insuffisant : je me retranchais derrière ma colère dès qu'il s'agissait de me remettre en cause. Je ressortais mes bataillons de
récriminations. Justes récriminations, mais de mon point de vue seul : je n'étais pas mythomane, je n'inventais rien ; ce que j'avais vécu était bien réel, ma souffrance pas moins, mais je ne me
mettais jamais à la place de ceux qui l'avaient vécu avec moi, ou contre moi. Qu'avaient-ils ressenti ? Pourquoi les avais-je perdus ? Comment, à partir de quelle limite ? Ces questions-là
viendraient plus tard, bien plus tard, trop tard peut-être...
C'était le printemps. J'avais écrit une lettre.
J'avais craqué. La tristesse avait dépassé la colère, grande, immense, comme une rivière qui enflerait en torrent. Mon meilleur ami me
recevait souvent chez lui. C'était presque le seul ami que j'avais. Lui aussi, je l'avais malmené, bousculé, invectivé parfois. Mais sans que je sache encore aujourd'hui pourquoi ou comment, il
s'était attaché à moi. Il me pardonnait mes incartades. Il mettait toute sa patience à me donner son amitié.
C'est lui qui me mit entre les mains ces premiers livres de valeur qui allaient me réconcilier avec la lecture, et de là, avec le monde. On
n'en était pas encore là... Mais je lisais, je dévorais tout ce qu'il me conseillait. Voltaire, Molière, Baudelaire, Hugo... Que des noms alors inconnus pour moi. Et de merveilleuses découvertes
! Les idées que recellaient ces précieuses oeuvres commençaient de faire leur chemin en moi. C'est ce qu'avait espéré mon ami.
J'avais donc écrit une lettre. Mon premier signe depuis deux ans. J'aurais pu résumer ça en quelques mots : Papa, tu me manques... Ce fut
une longue lettre, je n'en espérais rien, mais je m'y jetais tout entier. Je l'écrivis en pleurant, sous les regards inquiets et encourageants de mon ami. Il put la lire une fois achevée.
- Je ne sais pas si je dois l'envoyer, lui avouai-je...
- Bien sûr que tu dois l'envoyer. Tu verras, il te répondra.
- Je ne sais pas... Après tout ce qui s'est passé... Et puis ça fait si longtemps...
- Mais il a essayé de t'appeler, me rappela-t-il. C'est bon signe !
C'était vrai. Quelques semaines plus tôt, elle avait appelé. Sa seconde épouse, celle qui avait joué pour moi le rôle de mère, presque
depuis ma naissance, et jusqu'à mon départ. Celle que je regarde aujourd'hui encore comme ma mère, ma vraie mère, celle du coeur. C'était souvent elle qui prenait le téléphone quand ils
décidaient d'appeler. Lui n'aimait pas ça. Je tiens beaucoup de lui pour ce goût-là...
J'avais envoyé la lettre. Je n'ai jamais glissé une enveloppe dans une boîte aux lettres avec autant d'espoir et d'angoisse que celle-ci.
J'en tremblais.
Puis, quelques jours plus tard, un après-midi, comme j'étais chez mon ami, le téléphone sonna. C'était lui. J'avais donné le numéron de mon
ami dans ma lettre, plutôt que celui de ma mère et de son époux, chez lesquels je n'étais presque jamais. Je crois qu'il avait appelé plus tôt, le matin, quand je n'étais pas encore là. Mon ami
lui avait dit vers quelle heure j'y serais. Yves ne m'avait rien dit quand j'étais arrivé, je crois, craignant peut-être qu'un empêchement ne remette le coup de fil à un autre jour. Mais quand le
téléphone sonna, il me fit signe :
- Vas-y : c'est pour toi.
C'était lui. Pas elle : lui. Même à ce moment-là, où j'étais si peu enclin à me mettre à la place des autres, je sentais toute la force
qu'il y avait dans son geste.
Ses premiers mots depuis deux ans. Je m'en souviens avec autant d'émotion qu'alors, et peut-être même plus encore :
- Fabien ? C'est Papa... Qu'est-ce que tu deviens ?
Il y a plus de vingt ans déjà... Tout ce qui s'était passé entre nous... Tout ce qui devait encore arriver jusqu'à ce qu'enfin nous nous
trouvions...
C'est bête : tout le monde peut-être ressent ça un jour ou l'autre. Mais j'aimerais tellement que ce putain de téléphone sonne, et
d'entendre ça, juste ça :
- Fabien ? C'est Papa... Qu'est-ce que tu deviens ?