C'est à toi que je pense,
au chemin sous nos pas,
puisqu'il en est tant que j'oublie
et pas le tien.
Mais le coeur est immense
au secret de nos bras,
où tout le souvenir nous lie
et nous retient...
C'est cela, ma rivière
sous le ciel indolent,
l'eau lumineuse où je m'abreuve :
c'est cet amour,
son désir, sa prière,
l'animal battement
et de l'âme même la preuve
mise au grand jour.
C'est là aussi qu'on brave
les humeurs d'abandon,
où revoir comme un jour se lève
après la nuit ;
cette chair où je grave
ton visage et ton nom,
où rien ne meurt ni ne s'achève,
où rien ne fuit.
Et je ressens l'ivresse
de me savoir vivant,
et d'avoir encore une chance,
ici, plus loin,
n'importe à quelle adresse,
quelle saison devant...
Un jour où la vie recommence
dessous ton sein.
On peut vivre et revivre :
il reste du chemin
et des espoirs qui s'y promènent,
d'autres regards...
L'horizon nous délivre
qui sait le ciel sans fin,
la beauté des vies incertaines
comme un hasard.
Je m'étais perdu sur les voies,
locomotive sans charbon,
où les rails se mélangent
dans les brouillards,
on avance au nez, on louvoie
du rêve à la raison
jusqu'aux vallées étranges
de l'autre part...
Sans doute, on n'a pas l'innocence,
le hasard des choses pour rien,
sur les voies de garage
des échoués.
Je laisse prendre ma défense
aux tendres failles de l'humain,
sa faiblesse en partage
à avouer...
J'étais là, comme dans l'attente,
et qui sait si ça doit venir
de quelqu'un qui nous cherche
ou bien de soi ?
On ne trouve plus dans la pente
une branche où se retenir,
une main, une perche,
ou rien, ou quoi...
D'une lâcheté qui s'ignore,
qui rechigne à se regarder
et refuse d'entendre,
ça dure un temps...
L'ennui, c'est qu'on en veut encore,
les murs sont déjà lézardés
et la carte du tendre
qui nous attend...
Finalement, de la chaudière
qu'on se rallume en grondements,
ça siffle ses fumées
de cauchemar.
Ce désir en nous, nécessaire,
de jeter encore, autrement,
notre âme ranimée
sur le départ !
Je t'emprunte un baiser
aux réserves de nos mémoires,
un qu'on respire,
qu'on abandonne avec des yeux
de serments irrisés,
ces tendres débuts de l'histoire
où tout chavire
au gré de rêves merveilleux...
Je te prendrai aussi
un de ces sourires canailles,
lourds de promesses
et d'audacieux sous-entendus,
à chercher des replis
où l'on rêve qu'on nous assaille,
quand on ne blesse
que pour se guérir un peu plus...
Et puis il me faudra
un long regard dans les silences
des mots intimes
bercés de fébriles langueurs,
tous ceux qu'on ne dit pas,
illuminés dans l'évidence
qui nous anime
et nous éternise le coeur.
Je te rendrai le tout
longtemps avant que ne fleurissent
les amertumes
et les regrets de petits vieux :
tout, le parfum, le goût,
le jour de nos premiers délices,
que quelques brumes
dérobaient à nos yeux...
C'est pas facile,
on articule ça
dans le vertige des promesses
des bornes à braver,
où se mutile
en crânerie, l'éclat
perdu de la belle noblesse,
ses défis relevés...
En lisière, interdit, le rêve éblouissant
des ultimes peut-être...
Cette confiance alors, cet amour désarmant,
le temps de disparaître...
Comment ça crève,
un sentiment d'espoir ?
Quelle armure qui ne s'y brise ?
La légende d'antan,
tellement brève,
morte sans au revoir,
et puis le temps des aubes grises,
et le froid, lentement...
Si j'attendais, ou rien, ou si j'aimais le vent,
les vacarmes d'orage ?
Le ciel mangé de noir et craché d'océan,
comme pleurant de rage...
La belle vie !
le mensonge au secours
des nuits creusées de plus personne,
et rien à s'infliger
que nostalgie
des ailleurs sans retour,
où plus une âme de résonne
à affliger.
Ce presque rien de l'écriture, ce souffle d'air dans les méandres brumeux de nos âmes.
Rares sont les paroles qui ne puissent être infiniment mieux exprimées par la plume. Et il n'est pas une attention à l'autre plus entière que dans le moment de lui écrire, si ce n'est en celui de lui faire l'amour.
de Pablo Neruda
Nous avons encore perdu le crépuscule
Et nul ne nous a vus ce soir les mains unies
pendant que la nuit bleue descendait sur le monde.
J'ai vu de ma fenêtre
la fête du couchant sur les côteaux lointains
Parfois, ainsi qu'une médaille
s'allumait un morceau de soleil dans mes mains.
Et je me souvenais de toi le coeur serré
triste de la tristesse à moi que tu connais.
Où étais-tu alors ?
Et parmi quelles gens ?
Quels mots prononçais-tu ?
Pourquoi peut me venir tout l'amour d'un seul coup,
lorsque je me sens triste et te connais lointaine ?
Le livre a chu qu'on prend toujours au crépuscule,
ma cape, chien blessé, à mes pieds a roulé.
Tu t'éloignes toujours et toujours dans le soir
vers où la nuit se hâte effaçant les statues.
d' Oriah Mountain Dreamer (un vieil indien)
Je ne m'intéresse pas à la façon dont tu gagnes ta vie,
Je veux savoir à quoi tu aspires,
Et si tu oses rêver de réaliser le désir ardent de ton coeur.
Je ne m'intéresse pas à ton âge.
Je veux savoir si, pour la quête de l'amour et de tes rêves,
Pour l'aventure de te sentir vivre,
Tu prendras le risque d'être considéré comme fou.
Je ne m'intéresse pas aux astres qui croisent ta lune.
Je veux savoir si tu as touché le centre de ta propre souffrance,
Si les trahisons vécues t'ont ouvert,
Ou si tu t'es fané et renfermé par crainte de blessures ultérieures.
Je veux savoir si tu peux vivre avec la douleur, la tienne ou la mienne,
Sans t'agiter pour la cacher, l'amoindrir ou la fixer.
Je veux savoir si tu peux vivre avec la joie, la tienne ou la mienne,
Si tu oses danser, envahi par l'extase jusqu'au bout des doigts et des orteils,
Sans être prudent ou réaliste et sans te souvenir des conventions du genre humain.
Je ne m'intéresse pas à la véracité de l'histoire que tu racontes.
Je veux savoir si tu es capable de décevoir quelqu'un pour rester fidèle à toi-même,
Si tu supportes l'accusation d'une trahison, sans pour autant devenir infidèle à ton âme.
Je veux savoir si tu peux voir la beauté, même lors des jours sombres,
Et si tu peux trouver la source de ta vie dans la présence de cette beauté.
Je veux savoir si tu peux vivre avec l'échec, le tien ou le mien,
Et malgré cela rester debout au bord du lac
Et crier : "Oui !" au disque argenté de la lune.
Je ne m'intéresse pas à l'endroit où tu vis, ni à la quantité d'argent que tu as.
Je veux savoir si, après une nuit de chagrin et de désespoir,
Tu peux te lever et faire ce qui est nécessaire pour les enfants.
Je ne m'intéresse pas à ce que tu es, ni comment tu es arrivé ici.
Je veux savoir si tu peux rester au centre du feu avec moi, sans reculer.
Je ne m'intéresse pas à ce que tu as étudié, ni où, ni avec qui.
Je veux savoir ce qui te soutient à l'intérieur, lorsque tout le reste s'écroule.
Je veux savoir si tu peux être seul avec toi-même,
Et si tu aimes véritablement la compagnie de tes moments vides.
de Tadeusz Rozewicz (Poète polonais)
Le poète est à la fois celui qui écrit des poèmes
et celui qui n'en écrit pas
Le poète est celui qui secoue les chaînes
et celui qui s'en charge
Le poète est celui qui croit
et celui qui ne peut croire
Le poète est celui qui a menti
et celui à qui on a menti
Le poète est celui qui mangeait dans la main
et celui qui a coupé les mains
Le poète est celui qui s'en va
et celui qui ne peut s'en aller