Au-delà des nuits incertaines,
où l'ombre mange son repas
de chair et de tristesse,
comme un avant-goût du trépas
qui nous est écrit en promesse,
tout au bout de nos peines.
Au-delà des nuits où le temps
murmure encore ses mensonges,
où l'espoir n'est que vanité
dont les failles nous rongent
de fausse vérité
en crimes hésitants.
Au-delà des nuits de tant d'âmes,
dans l'asphyxie de leurs encens
et de leurs amours sans mémoire,
à l'ombre des grands jugements
sans nulle sagesse ni gloire,
que la passion des flammes.
Au-delà des nuits sans lueur,
comment l'aurore insiste-t-elle ?
Pour quel regard qui le vaudrait ?
Pour rien du tout... une étincelle...
Un bout de ciel doré
qu'on a gardé au fond du coeur...
Ce presque rien de l'écriture, ce souffle d'air dans les méandres brumeux de nos âmes.
Rares sont les paroles qui ne puissent être infiniment mieux exprimées par la plume. Et il n'est pas une attention à l'autre plus entière que dans le moment de lui écrire, si ce n'est en celui de lui faire l'amour.
de Pablo Neruda
Nous avons encore perdu le crépuscule
Et nul ne nous a vus ce soir les mains unies
pendant que la nuit bleue descendait sur le monde.
J'ai vu de ma fenêtre
la fête du couchant sur les côteaux lointains
Parfois, ainsi qu'une médaille
s'allumait un morceau de soleil dans mes mains.
Et je me souvenais de toi le coeur serré
triste de la tristesse à moi que tu connais.
Où étais-tu alors ?
Et parmi quelles gens ?
Quels mots prononçais-tu ?
Pourquoi peut me venir tout l'amour d'un seul coup,
lorsque je me sens triste et te connais lointaine ?
Le livre a chu qu'on prend toujours au crépuscule,
ma cape, chien blessé, à mes pieds a roulé.
Tu t'éloignes toujours et toujours dans le soir
vers où la nuit se hâte effaçant les statues.
d' Oriah Mountain Dreamer (un vieil indien)
Je ne m'intéresse pas à la façon dont tu gagnes ta vie,
Je veux savoir à quoi tu aspires,
Et si tu oses rêver de réaliser le désir ardent de ton coeur.
Je ne m'intéresse pas à ton âge.
Je veux savoir si, pour la quête de l'amour et de tes rêves,
Pour l'aventure de te sentir vivre,
Tu prendras le risque d'être considéré comme fou.
Je ne m'intéresse pas aux astres qui croisent ta lune.
Je veux savoir si tu as touché le centre de ta propre souffrance,
Si les trahisons vécues t'ont ouvert,
Ou si tu t'es fané et renfermé par crainte de blessures ultérieures.
Je veux savoir si tu peux vivre avec la douleur, la tienne ou la mienne,
Sans t'agiter pour la cacher, l'amoindrir ou la fixer.
Je veux savoir si tu peux vivre avec la joie, la tienne ou la mienne,
Si tu oses danser, envahi par l'extase jusqu'au bout des doigts et des orteils,
Sans être prudent ou réaliste et sans te souvenir des conventions du genre humain.
Je ne m'intéresse pas à la véracité de l'histoire que tu racontes.
Je veux savoir si tu es capable de décevoir quelqu'un pour rester fidèle à toi-même,
Si tu supportes l'accusation d'une trahison, sans pour autant devenir infidèle à ton âme.
Je veux savoir si tu peux voir la beauté, même lors des jours sombres,
Et si tu peux trouver la source de ta vie dans la présence de cette beauté.
Je veux savoir si tu peux vivre avec l'échec, le tien ou le mien,
Et malgré cela rester debout au bord du lac
Et crier : "Oui !" au disque argenté de la lune.
Je ne m'intéresse pas à l'endroit où tu vis, ni à la quantité d'argent que tu as.
Je veux savoir si, après une nuit de chagrin et de désespoir,
Tu peux te lever et faire ce qui est nécessaire pour les enfants.
Je ne m'intéresse pas à ce que tu es, ni comment tu es arrivé ici.
Je veux savoir si tu peux rester au centre du feu avec moi, sans reculer.
Je ne m'intéresse pas à ce que tu as étudié, ni où, ni avec qui.
Je veux savoir ce qui te soutient à l'intérieur, lorsque tout le reste s'écroule.
Je veux savoir si tu peux être seul avec toi-même,
Et si tu aimes véritablement la compagnie de tes moments vides.
de Tadeusz Rozewicz (Poète polonais)
Le poète est à la fois celui qui écrit des poèmes
et celui qui n'en écrit pas
Le poète est celui qui secoue les chaînes
et celui qui s'en charge
Le poète est celui qui croit
et celui qui ne peut croire
Le poète est celui qui a menti
et celui à qui on a menti
Le poète est celui qui mangeait dans la main
et celui qui a coupé les mains
Le poète est celui qui s'en va
et celui qui ne peut s'en aller
Et pourtant j'aime le soir, à condition d'être dans un espace clos, englobée par la lueur d'une lampe ! Je m'y autorise à lire, à prendre du temps pour moi, c'est le temps gagné sur le labeur et la nécessité. Et la requincance avant une nouvelle journée...
J'aime beaucoup la nuit, Cergie, au point que j'ai toujours un petit regret de devoir aller me coucher, et si la fatigue et les obligations diurnes ne m'y contraignaient pas, je vivrais en oiseau de nuit. Il fut un temps d'ailleurs où je travaillais de nuit, et comme il n'y avait personne dans ma vie, j'appréciais beaucoup cette vie décalée... Et puis j'ai vécu une dizaine d'années en pleine forêt, sans voisin, et l'un de mes plus grands plaisirs était d'aller me promener la nuit, à écouter vivre les sous-bois dans l'ombre... En fait, en bien des occasions, j'ai préféré la nuit au jour, quand tout s'arrête, quand on peut prendre le temps de souffler, de ne plus se préoccuper des contraintes du jour... Mais il est vrai aussi que, parfois, la nuit peut n'être pas une bonne compagne, mais ce n'est que de souligner plus nettement ce qui nous travaille ou nous hante...
Je ne connais pas trop cet engouement du jour nouveau dont tu parles. Il m'arrive de le ressentir quand je suis en vacances, en week-end... Le reste du temps, je serais plutôt impatient de voir la journée se terminer, pour jouir de quelques moments de liberté...
Enfin bref, j'aime beaucoup la nuit ;)
Et puis la nuit la moindre petite lumière a son importance, sa beauté, sa chaleur et sa profondeur.
Merci beaucoup pour ce poème !
Je n'associe pas non plus la nuit au désespoir, Spyrall. La nuit m'a souvent été une alliée, un moyen, un avantage. En revanche, quand on l'aborde d'une humeur désespérée, je crois qu'il n'est pas de pire moment : tout alors devient sombre, aussi bien au dehors qu'au dedans, et les idées qui nous passent par l'esprit n'ont rien qui nous éclaire... Et puis, il y a aussi ces autres nuits qui nous descendent parfois dans l'âme, et dont on pressent confusément qu'elles pourraient n'avoir pas de fin, pas d'aube. C'est plutôt ces nuits-là que j'évoque, dans l'épreuve intime de les traverser, en préservant suffisamment de feu en soi pour croire qu'elles n'ont pas tout éteint. La petite étincelle... Merci à toi pour ta lecture !
Cette tristesse de s'arrêter, cette tragédie de perdre l'ultime éclat de foi qui puisse nous pousser en avant... Qui peut dire qu'il en sera toujours à l'abri ? J'ai connu des personnes qui se sont données la mort, et dont le choix ne m'a pas étonné, quand bien même il n'en était pas moins triste, mais j'en ai connu d'autres aussi dont on aurait jamais attendu ce geste terrible, et qui l'ont fait, sans appel au secours, sans se laisser aucune chance... Qui sait à quoi nous pouvons résister ? Rendez-vous jusqu'où la vie ira, voudra, pourra. Le reste, je crois, ne nous appartient pas vraiment...
En bon veilleur que je demeure... pour l'heure ! Et avec encore de quoi le rester un bon bout de temps, j'espère. Cela dit, je ne me connais pas de "jours à gommer", quand j'y réfléchis : nos heures sombres n'ont rien d'agréable à vivre, c'est certain, mais elles nous enseignent, je crois, infiniment plus que les passages heureux et paisibles. Et dans ce qu'elles ont à nous enseigner, l'humanité n'étant pas des moindres, et quand bien même elles laissent d'infinis regrets, je n'ai pas celui de les avoir vécues : elles m'ont appris quelque chose que je m'efforce de ne pas oublier, chaque fois...
C'est la braise qui résiste sous la cendre, un souffle qui reprend au milieu des poussières d'hier, le clair d'une âme qui s'étire dans la nuit pour offrir à nos songes dans leur infinitude la caresse de son aile à nos coeurs en déroute.
Alors l'âme s'enveloppe d'une étoile, et voici l'aube qui s'éclaire... "Pour un bout de ciel doré, qu'on a gardé au fond du coeur"
Il y a des nuits dans lesquelles on prend des bains de vie...
C'est un émerveillement qu'il faudrait savoir préserver jusqu'au bout, mais nous appartient-il vraiment de le garder ou de le perdre ? Tant que nous l'avons, en tout cas, il semble que nous ayons du moins à le nourrir et le protéger, comme le fil ténu d'une vie, aussi précieux que fragile...
Pour quel regard qui le vaudrait ?"
Au moins pour le votre Bifane, le votre sans conteste ! :)
Je trouve dans ce regard, les percées profondes qui donnent aux puits taris leur mémoire de source.
C'est un très beau texte qui cherche au-delà du souffle quand plus rien ne respire. Déshabillés des faussetés, à nu.
"[Donner] aux puits taris leur mémoire de source"... En voilà bien une que j'aurais aimé trouver ! Très parlante, vivante, et d'une belle justesse, Isabelle. Merci pour ce regard-là aussi, il possède une très belle clarté. Et merci aussi pour ce "déshabillé des faussetés", car s'il est bien une chose que je recherche quand j'écris, c'est sans doute celle-là !
C'est étrange le sommeil, l'absence de conscience liée à l'obscurité. J'ai écrit un poème sur le sujet en regardant ma fille dormir à l'hôpital. Ses tressaillement de petit gibier m'interrogeaient, où donc était son esprit, dans quel lieu, avait-elle peur, était-elle bien?
Je pense que la nuit on est en état de "sur-conscience" du fait même du silence qui en devient prégnant, de l'obscurité. On est renvoyé irrémédiablement à soi-même, à écouter les battements de son coeur. Tous nos sens sont décuplés. Je t'imagine bien comme cela, aux aguets mais calme sans angoisse, te baladant dans la forêt à pas de loup. :)
Des bises ensoleillées
L'état de sur-conscience, je n'ai pas su mieux le dire, Désirée : c'est très exactement ça. Ce qui peut rendre la nuit aussi belle que menaçante, selon l'humeur et les préoccupations que nous avons, toujours aiguisées par ces heures de silence et d'une si paradoxale clairvoyance. Peut-être, justement parce que nous n'y voyons plus très clair à l'extérieur, avons-nous alors cette plus grande capacité à y voir clair au-dedans de nous. L'heure des rencontres avec nos profondeurs...
Mes bises, Désirée, pluvieuses aujourd'hui, mais non moins joyeuses pour autant, puisque je viens de passer le code avec succès ! ^^
J'ai vécu à une époque en lisière de forêt, et moi aussi, j'aimais bien y aller seule, la nuit; les gens du coin me croyaient zinzin... La nuit ne m'effraie jamais lorsque je suis dehors, à la campagne, en montagne. Il y a une magie du calme et du noir qui me donne envie de me transformer en fée des bois ! Mais la nuit du dedans, du lit et de l'insomnie, des questions et des réflexions torturantes, de l'esprit qui tourne en boucle, elle peut être si pénible à passer...
Comme cela me fait plaisir d'entendre à nouveau ta voix par ici. Je t'embrasse, Pisteur.
J'ai de ces nuits du dedans, comme nous les appelons, dans mes souvenirs, et quand elles croisaient les nuits du dehors, il faut reconnaître que les passer était en effet des plus pénibles épreuves que je connaisse. C'étaient des nuits si longues qu'il semblait que le monde s'était arrêté, et qu'à l'aube, on était réellement surpris de voir revenir le jour, tant on s'était enfoncé loin dans les ténèbres... Ces nuits-là, qui nous enseignent la souffrance comme à la pénétrer dans nos chairs, elles marquent la mémoire d'une trace inoubliable. Je me souviens de l'aube qui les achevait, et ce besoin impérieux de sortir, comme s'il avait été impossible de faire autrement : sortir pour accueillir la lumière qu'on n'attendait plus, et recevoir comme un signe qu'il faut continuer, que ce n'est pas fini, qu'il n'est pas venu déjà, le temps de renoncer... Je me souviens de cet étrange et profond sentiment de reconnaissance à la terre, de laisser revenir le jour, sans penser un seul instant que c'était l'ordre des choses, le cycle naturel du monde : ces matins-là, c'était plus que ça, comme si la mort elle-même, après être restée toute la nuit, choisissait finalement de s'en retourner avec les ombres...
Mes bises bien amicales, Sophie, en te souhaitant une belle journée !
C'est marrant ce que dis Sophie, qu'elle n'a pas peur "dehors". C'est une chose que j'avais raconté sur Epi: qu'enfant je n'avais peur qu'entre quatre murs, jamais en pleine nature.
Etant né citadin et ayant vécu quelques expériences nocturnes au coeur des villes, du temps de mon enfance quelque peu tourmentée, je dois avouer que je n'avais pas cette douce confiance dans les ténèbres des ruelles et des impasses. Mais dès que j'ai connu les endroits reculés des campagnes, les longs chemins déserts des forêts, je n'y ai plus jamais ressenti cette peur.
Cette maison forestière où j'ai vécu une dizaine d'années reste l'un de mes plus beaux souvenirs : il m'arrivait souvent de passer plusieurs jours de suite sans mettre le nez dehors de toute la journée, et d'attendre la nuit tombée pour aller me promener. J'adorais ces heures solitaires, ces longs chemins de sable, ces bruissements dans les fourrés. Et cet état particulier d'âme, où l'on se retrouve en soi, face à ce que l'on est, conscient de ce qu'on a voulu et de ce qu'on peut encore, de ce qui reste à faire, du devoir et du possible, de ce paradoxe continuel entre la difficulté apparente et la simplicité profonde qu'il y a à devenir, paradoxe qu'à ce jour, je n'ai toujours pas résolu d'ailleurs...
"Reconnaissance". Oui, tout à fait. J'ai souvent ressenti la même chose. C'était le sens du petit message que j'ai laissé il y a qques temps. Le matin en ouvrant la fenêtre j'ai toujours cette phrase qui me vient spontanément et que d'aucuns jugeront excessive: "Bonjour, mon amour". Petite phrase pleine de bonheur qui s'adresse au jour, tout simplement. Parce que s'il ne revenait pas le jour?
J'aimerais avoir toujours cette noblesse dans l'humeur, cette douceur dans l'âme, de remercier le jour. Je ne l'ai que rarement. Je l'ai eu infiniment après les pires nuits que j'ai traversées, mais c'était comme la porte de la liberté qui s'ouvre pour le condamné, et je ne parle évidemment pas de cette horrible histoire où le bûcher l'attend au bout du couloir...
Je suis pourtant persuadé qu'il faudrait avoir toujours cette reconnaissance, pour la chance qu'on nous donne d'améliorer encore les choses, de s'améliorer soi-même, de s'amender aussi pour ce qu'on a pu faire de mal, en fait, de devenir, de continuer à devenir... Mais j'ai plus souvent le sentiment fade et stérile, inutile et lâche, d'aborder un quotidien sans intérêt, où je ne réussirai rien qui vaille la peine de s'en souvenir. Il y a sans doute aussi pas mal d'orgueil par là, et pas du bon...
les mots hibernent et parfois nous grattent comme de vieux boutons on dirait.
je te salue bien Bifane, au fait, je ne t'ai jamais demandé ? Bifane ? ;) Pourquoi Bifane ?
Beurk ! Les vieux boutons, c'est pas ragoûtant comme image...
Bifane, mon nom de plume, qui m'est devenu tellement plus proche que les autres, c'est l'anagramme d'un prénom qui me vrille les oreilles chaque fois que je l'entends, voire même qui me fait mal aux yeux rien qu'à le lire, tellement j'peux pas m'le piffrer... Si j'avais les moyens, je le changerais... Je prendrais peut-être Bifane pour l'état civil aussi ?
Sinon,comme toi j'aime la nuit, la vraie, moi, l'enfant perdue... "Nous les enfants perdus, maltraités par le jour
Et la grande lumière,
Ramassés par la Nuit poreuse et pénétrante,
Plus sûre qu’un lit sûr sous un toit familier,
C’est l’abri murmurant qui nous tient compagnie,
C’est la couche où poser la tête qui déjà
Commence à graviter,
A s’étoiler en nous, à trouver son chemin."
Je te souhaite une bonne nuit, Bifane !
(Rien à voir, mais je viens de te piquer un cheval d'Hautacam, magnifique fond d'écran, dont je te remercie :)
Merci pour ce beau commentaire, Cagire. C'est joliment dit...
Pour le cheval, je crois me souvenir que les photos qu'on peut télécharger depuis les albums ne sont que des versions réduites, non ? Si tu me dis laquelle te plaît, je me ferai un plaisir de t'envoyer sa version originale. J'ai ton mail, tu n'as qu'à me dire.
Bonne nuit à toi aussi !
PS : je viens de vérifier. Ce sont en effet des versions réduites : 1200 x 900 pour la taille la plus grande. Les originales font 4000 x 3000... Si tu veux t'en faire un fond d'écran, je pense que l'originale sera plus sympa... Reste à savoir laquelle t'a plu : tu me dis, je te l'envoie. ;o)
J'avais découvert Hautacam en février dernier avec la neige, là c'est totalement différent et toujours aussi beau.
Sinon, j'ai omis de le préciser, le poème que je cite est extrait d'un magnifique poème de Jules Supervielle.
Bises amicales !
Je t'ai envoyé ça, aux deux adresses que j'ai de toi. J'espère que tu les auras reçues.
Supervielle, je connais peu, et je le regrette : il faut que je me plonge un peu plus dans son oeuvre, comme dans celles d'autres poètes, dont un que j'ai découvert il y a peu : Jean-Paul Toulet, natif de la région où je vis...
Mes bises dominicales et amicales, Cagire !