Un voile est sur mes yeux, de soie noire et légère,
à peine si je l'ai senti
quand il a glissé de mon front
sur mes paupières,
et ses douceurs me font
la caresse d'un ennemi.
On dirait que descend une nuit calme et tendre,
on tend l'âme vers elle, un peu,
comme s'il y avait du bon
à mieux l'entendre,
à se baisser d'un ton,
peut-être en-dessous des flots bleus...
Mais dans l'ombre paisible, une ombre plus subtile
surprend nos yeux qui s'égaraient,
croyant voler vers nulle part
dans l'inutile,
une ombre, ou le hasard
de nos sentiments ignorés...
Et soudain, cette nuit transpire d'une larme
luisante, au sel inattendu,
aussi profonde que la mer,
rien qu'une larme,
son goût sur le revers
qui ne nous est pas inconnu.
Est-ce moi qui pleurais ? Au dedans, en silence ?
Est-ce moi, ce ruisseau damné,
cette boue au lieu du terreau,
cette souffrance
griffée à fleur de peau,
ce soir d'un monde abandonné ?
Ce presque rien de l'écriture, ce souffle d'air dans les méandres brumeux de nos âmes.
Rares sont les paroles qui ne puissent être infiniment mieux exprimées par la plume. Et il n'est pas une attention à l'autre plus entière que dans le moment de lui écrire, si ce n'est en celui de lui faire l'amour.
de Pablo Neruda
Nous avons encore perdu le crépuscule
Et nul ne nous a vus ce soir les mains unies
pendant que la nuit bleue descendait sur le monde.
J'ai vu de ma fenêtre
la fête du couchant sur les côteaux lointains
Parfois, ainsi qu'une médaille
s'allumait un morceau de soleil dans mes mains.
Et je me souvenais de toi le coeur serré
triste de la tristesse à moi que tu connais.
Où étais-tu alors ?
Et parmi quelles gens ?
Quels mots prononçais-tu ?
Pourquoi peut me venir tout l'amour d'un seul coup,
lorsque je me sens triste et te connais lointaine ?
Le livre a chu qu'on prend toujours au crépuscule,
ma cape, chien blessé, à mes pieds a roulé.
Tu t'éloignes toujours et toujours dans le soir
vers où la nuit se hâte effaçant les statues.
d' Oriah Mountain Dreamer (un vieil indien)
Je ne m'intéresse pas à la façon dont tu gagnes ta vie,
Je veux savoir à quoi tu aspires,
Et si tu oses rêver de réaliser le désir ardent de ton coeur.
Je ne m'intéresse pas à ton âge.
Je veux savoir si, pour la quête de l'amour et de tes rêves,
Pour l'aventure de te sentir vivre,
Tu prendras le risque d'être considéré comme fou.
Je ne m'intéresse pas aux astres qui croisent ta lune.
Je veux savoir si tu as touché le centre de ta propre souffrance,
Si les trahisons vécues t'ont ouvert,
Ou si tu t'es fané et renfermé par crainte de blessures ultérieures.
Je veux savoir si tu peux vivre avec la douleur, la tienne ou la mienne,
Sans t'agiter pour la cacher, l'amoindrir ou la fixer.
Je veux savoir si tu peux vivre avec la joie, la tienne ou la mienne,
Si tu oses danser, envahi par l'extase jusqu'au bout des doigts et des orteils,
Sans être prudent ou réaliste et sans te souvenir des conventions du genre humain.
Je ne m'intéresse pas à la véracité de l'histoire que tu racontes.
Je veux savoir si tu es capable de décevoir quelqu'un pour rester fidèle à toi-même,
Si tu supportes l'accusation d'une trahison, sans pour autant devenir infidèle à ton âme.
Je veux savoir si tu peux voir la beauté, même lors des jours sombres,
Et si tu peux trouver la source de ta vie dans la présence de cette beauté.
Je veux savoir si tu peux vivre avec l'échec, le tien ou le mien,
Et malgré cela rester debout au bord du lac
Et crier : "Oui !" au disque argenté de la lune.
Je ne m'intéresse pas à l'endroit où tu vis, ni à la quantité d'argent que tu as.
Je veux savoir si, après une nuit de chagrin et de désespoir,
Tu peux te lever et faire ce qui est nécessaire pour les enfants.
Je ne m'intéresse pas à ce que tu es, ni comment tu es arrivé ici.
Je veux savoir si tu peux rester au centre du feu avec moi, sans reculer.
Je ne m'intéresse pas à ce que tu as étudié, ni où, ni avec qui.
Je veux savoir ce qui te soutient à l'intérieur, lorsque tout le reste s'écroule.
Je veux savoir si tu peux être seul avec toi-même,
Et si tu aimes véritablement la compagnie de tes moments vides.
de Tadeusz Rozewicz (Poète polonais)
Le poète est à la fois celui qui écrit des poèmes
et celui qui n'en écrit pas
Le poète est celui qui secoue les chaînes
et celui qui s'en charge
Le poète est celui qui croit
et celui qui ne peut croire
Le poète est celui qui a menti
et celui à qui on a menti
Le poète est celui qui mangeait dans la main
et celui qui a coupé les mains
Le poète est celui qui s'en va
et celui qui ne peut s'en aller
Oh! Je me relis et je trouve mon commentaire prétentieux dans la sentence, comme souvent d'ailleurs, mais je le laisse parce qu'au dedans, mon ressenti est quand même là.
Les réactions du lecteur sont quelquefois surprenantes, mon cher Vieux Marmot, mais c'est sans doute pour ça qu'on prétend "donner à lire" : c'est une autre démarche que celle de l'écrire, et ce qu'il en ressort est personnel au lecteur. Pour ma part, j'essayais de mettre le doigt sur quelque chose d'assez indicible dans le cheminement intime de nos perceptions, de ce glissement d'un état d'âme à un autre, d'une humeur de saison à une autre, dans ces perspectives plus durables que l'instant seul, qui changent nos regards sur le monde et la vie, qui parfois les illuminent et d'autres fois les obscurcissent, sans qu'on ait bien saisi ce qui avait changé d'un regard à l'autre...
Une poésie universelle.
Ce qu'il faut dire à un poète pour lui faire plaisir : la langue universelle... Celle qui voit la vie, l'entend et l'explore, la recherche et la ressent, quitte à s'y perdre quelquefois...
J'y retrouve tant de choses de moi, mais c'est toujours comme çà avec les bons poèmes et poètes, ils parlent du cœur des autres en ouvrant le leur.
Il y a comme une ombre douce, une lenteur mélancolique où la souffrance semble s'apprivoiser; on y vit dedans comme entouré de voiles de soie. Mais elle n'est en fait que le petit moment qui précède les larmes, par magie noire étalé sur des années entières...
Je t'embrasse, Bifane, très émue, vraiment, par ce que je viens de lire.
Une magie noire, oui... J'aurais pu parler de ça, parmi ces ressentis, ce quelque chose qui semble s'imposer, et contre lequel l'âme est impuissante, au moins pour un temps, à opposer quelques lueurs de secours, quand bien même ces lueurs sont véritables et, sans doute, serviront plus loin, comme elles ont servi déjà...
Peut-être qu'il y a beaucoup, beaucoup d'efforts en vain, et que ces efforts, au lieu de nous endurcir toujours, de nous aguerrir à force de répétition, quelquefois font un effet de sape et nous épuisent d'un coup, jetant une fatigue, une lassitude dans l'âme comme l'orage crève sur la terre et la noie.
Mes bises du jour, Sophie, un jour ensoleillé, quoique laborieux. J'ai l'humeur à m'accrocher au soleil, pour ne pas me laisser piétiner par le labeur, c'est déjà ça, l'humeur !
Est-ce que ce sont les ombres qui dansent, ou bien nous qui dansons autour d'elle, sans oser y pénétrer, tant quelque chose de nous, en profondeur, sent bien ce qu'elles contiennent ?
Merci du compliment, Spyrall
Je ne sais pas si c'est "réaffirmé", comme tu dis, mais en tout cas était-ce, au moment de l'écrire, un peu plus clair et plus sensible que de coutume, comme si tu suivais une vague qui vient, gardant la vitesse et la courbe, sans passer outre ni rester en arrière. Alors, j'ai suivi... Il y a une suite, mais j'hésite à la publier...
Du reste, en effet, la belle Negrita manque à combler le vide, mais je ne me faisais guère d'illusion là-dessus. Disons que, pour le moins, quand elle m'emmène au hasard des routes, je passe un bon moment, très agréable, libre, grisant. C'est déjà ça...
Merci Lutin. Je trouve qu'en ce moment, j'arrive assez bien à trouver un titre qui annonce ce qui suit. Il fut un temps où je me triturais la tête pour intituler, et depuis quelques temps, le titre me vient à peine le poème "fini"...
Chaque larme,de tristesse ou de joie,est un instant de
mémoire du corps et de l'âme comme la lave est la mémoire de
la terre.La larme,comme la lave, remonte lentement ou subitement et amène en pleine lumière nos ombres enfouies.
Merci pour ton beau texte sensible et profond.
La mémoire étant sans doute l'un des premiers éléments qui nous composent, il serait vain de vouloir la renier, mais il est certainement dommage et dommageable que nous ne sachions pas mieux la gouverner, pour qu'elle ne soit pas occupée seulement d'une part, qu'elle soit d'ombre ou de lumière, mais qu'elle sache embrasser l'ensemble d'une vie, et nous enseigner à poursuivre notre route avec ce savoir...
Merci à toi pour ta visite, Renaud !