Nous irons voir, quelque matin,
aux premiers feux de l'aube,
nos chers enfants mûris
de soleil et de rêve ;
j'aurai gardé cet oeil mutin
qui rêve sous ta robe
et tendrement rougit
du vent qui la soulève...
Ni d'amertume ni de peur
à nos années lointaines :
nous verrons les chemins
s'éloigner en sourires,
printaniers, telles nos humeurs
d'une belle joie pleine
qui rouvrira nos mains
d'avenirs à écrire.
Nous aurons laissé les tourments
d'un âge de misère
aux livres achevés
de notre vieille Histoire,
ce règne d'hommes décadents
aux valeurs usurières,
ambitieux dépravés
sans loyauté ni gloire.
Tout ! Nous aurons tout balayé !
chacun depuis sa porte
à celle du voisin :
nos richesses obscènes
de propriétaires inquiets,
et toute la cohorte
de jalousies sans fin
et d'immortelles haines.
Aux temps venus des bâtisseurs
d'une terre plus belle,
de l'humain pour l'humain,
de la vie pour la vie,
sans plus ni maîtres querelleurs
ni frontières cruelles,
sans clivage divin
ni antiques phobies...
Nous mélangerons nos couleurs,
nos langues, nos cultures,
nos pensées et nos arts,
alliance universelle
sans textes ni lois, ni meneurs,
dans la liberté pure
dressée en étendard
pour une ère nouvelle !
Nous les tresserons, les lauriers,
et tu m'entendras rire,
heureux d'être vivant,
d'avoir cru en l'étoile
qui continuait de briller :
contre l'ordre du pire,
nos espoirs incessants
comme vent dans les voiles.
Et déjà, ce n'est plus si loin :
je perçois dans les ombres
les premières lueurs,
j'entends notre murmure
s'élever haut comme nos poings,
et marteler, sans nombre,
au désir de nos coeurs
qui battent la mesure !
Viens, allons voir : c'est le matin,
les premiers feux de l'aube,
pour nos enfants mûris
de soleil et de rêve,
devines-tu mon oeil mutin
qui rêve sous ta robe
et tendrement rougit
du vent qui la soulève ?
Et parce qu'il y avait dans mon esprit cette chanson de Ferré, qui m'a inspiré dès le début, cette chanson qui raconte la même histoire et le même espoir, qui enrichit nos âmes d'avoir encore le courage de concevoir un idéal et de s'y attacher, je l'ajoute en suivant, quoiqu'elle devrait être première de cordée. Mais nous sommes sur la même pente, et dans cette ascension, il n'y a ni premier ni dernier, il y a un élan, un seul, pour une humanité, une seule aussi.
L'Âge d'Or
de Léo Ferré
Nous aurons du pain
doré comme les filles
sous les soleils d'or.
Nous aurons du vin,
de celui qui pétille
même quand il dort.
Nous aurons du sang
dedans nos veines blanches
et, le plus souvent,
lundi sera dimanche,
mais notre âge alors
sera l'Âge d'or.
Nous aurons des lits
creusés comme des filles
dans le sable fin.
Nous aurons des fruits,
les mêmes qu'on grappille
dans le champ voisin.
Nous aurons, bien sûr,
dedans nos maisons blêmes,
tous les becs d'azur
qui là-haut se promènent,
mais notre âge alors,
sera l'Âge d'or.
Nous aurons la mer
à deux pas de l'étoile,
les jours de grand vent.
Nous aurons l'hiver
avec une cigale
dans ses cheveux blancs.
Nous aurons l'amour
dedans tous nos problèmes
et tous les discours
finiront par "je t'aime"
Vienne, vienne alors,
vienne l'Âge d'or !
Ce presque rien de l'écriture, ce souffle d'air dans les méandres brumeux de nos âmes.
Rares sont les paroles qui ne puissent être infiniment mieux exprimées par la plume. Et il n'est pas une attention à l'autre plus entière que dans le moment de lui écrire, si ce n'est en celui de lui faire l'amour.
de Pablo Neruda
Nous avons encore perdu le crépuscule
Et nul ne nous a vus ce soir les mains unies
pendant que la nuit bleue descendait sur le monde.
J'ai vu de ma fenêtre
la fête du couchant sur les côteaux lointains
Parfois, ainsi qu'une médaille
s'allumait un morceau de soleil dans mes mains.
Et je me souvenais de toi le coeur serré
triste de la tristesse à moi que tu connais.
Où étais-tu alors ?
Et parmi quelles gens ?
Quels mots prononçais-tu ?
Pourquoi peut me venir tout l'amour d'un seul coup,
lorsque je me sens triste et te connais lointaine ?
Le livre a chu qu'on prend toujours au crépuscule,
ma cape, chien blessé, à mes pieds a roulé.
Tu t'éloignes toujours et toujours dans le soir
vers où la nuit se hâte effaçant les statues.
d' Oriah Mountain Dreamer (un vieil indien)
Je ne m'intéresse pas à la façon dont tu gagnes ta vie,
Je veux savoir à quoi tu aspires,
Et si tu oses rêver de réaliser le désir ardent de ton coeur.
Je ne m'intéresse pas à ton âge.
Je veux savoir si, pour la quête de l'amour et de tes rêves,
Pour l'aventure de te sentir vivre,
Tu prendras le risque d'être considéré comme fou.
Je ne m'intéresse pas aux astres qui croisent ta lune.
Je veux savoir si tu as touché le centre de ta propre souffrance,
Si les trahisons vécues t'ont ouvert,
Ou si tu t'es fané et renfermé par crainte de blessures ultérieures.
Je veux savoir si tu peux vivre avec la douleur, la tienne ou la mienne,
Sans t'agiter pour la cacher, l'amoindrir ou la fixer.
Je veux savoir si tu peux vivre avec la joie, la tienne ou la mienne,
Si tu oses danser, envahi par l'extase jusqu'au bout des doigts et des orteils,
Sans être prudent ou réaliste et sans te souvenir des conventions du genre humain.
Je ne m'intéresse pas à la véracité de l'histoire que tu racontes.
Je veux savoir si tu es capable de décevoir quelqu'un pour rester fidèle à toi-même,
Si tu supportes l'accusation d'une trahison, sans pour autant devenir infidèle à ton âme.
Je veux savoir si tu peux voir la beauté, même lors des jours sombres,
Et si tu peux trouver la source de ta vie dans la présence de cette beauté.
Je veux savoir si tu peux vivre avec l'échec, le tien ou le mien,
Et malgré cela rester debout au bord du lac
Et crier : "Oui !" au disque argenté de la lune.
Je ne m'intéresse pas à l'endroit où tu vis, ni à la quantité d'argent que tu as.
Je veux savoir si, après une nuit de chagrin et de désespoir,
Tu peux te lever et faire ce qui est nécessaire pour les enfants.
Je ne m'intéresse pas à ce que tu es, ni comment tu es arrivé ici.
Je veux savoir si tu peux rester au centre du feu avec moi, sans reculer.
Je ne m'intéresse pas à ce que tu as étudié, ni où, ni avec qui.
Je veux savoir ce qui te soutient à l'intérieur, lorsque tout le reste s'écroule.
Je veux savoir si tu peux être seul avec toi-même,
Et si tu aimes véritablement la compagnie de tes moments vides.
de Tadeusz Rozewicz (Poète polonais)
Le poète est à la fois celui qui écrit des poèmes
et celui qui n'en écrit pas
Le poète est celui qui secoue les chaînes
et celui qui s'en charge
Le poète est celui qui croit
et celui qui ne peut croire
Le poète est celui qui a menti
et celui à qui on a menti
Le poète est celui qui mangeait dans la main
et celui qui a coupé les mains
Le poète est celui qui s'en va
et celui qui ne peut s'en aller