Une photo de Frédérique Elkamili (à découvrir chez elle)
Elle a les yeux d'un petit animal,
une douceur les illumine
et l'on ne sait d'où elle vient,
quel horizon qui lui ressemble.
On la dirait oublieuse du mal,
mais dans son sourire, on devine
de quelque souvenir ancien
une souffrance, une pensée qui tremble.
Une inquiétude, un doute repoussé...
Elle connaît déjà la vie,
celle de son monde, au loin,
où pas un jour n'est gagné par avance.
Tant d'autres coeurs y sont déjà passés,
que le lourd quotidien renie,
à s'en promettre toujours moins,
à n'espérer du sort ni de la chance.
Elle sourit pourtant, la belle enfant,
ici, la peur n'est pas de mise,
la vie est comme un grand combat :
il faut tenir, à s'en renverser l'âme !
Elle a de ça, au regard, en dedans,
ce que les raisons interdisent,
elle en caresse les éclats,
le rêve en elle, aussi pur que la flamme.
Ce presque rien de l'écriture, ce souffle d'air dans les méandres brumeux de nos âmes.
Rares sont les paroles qui ne puissent être infiniment mieux exprimées par la plume. Et il n'est pas une attention à l'autre plus entière que dans le moment de lui écrire, si ce n'est en celui de lui faire l'amour.
de Pablo Neruda
Nous avons encore perdu le crépuscule
Et nul ne nous a vus ce soir les mains unies
pendant que la nuit bleue descendait sur le monde.
J'ai vu de ma fenêtre
la fête du couchant sur les côteaux lointains
Parfois, ainsi qu'une médaille
s'allumait un morceau de soleil dans mes mains.
Et je me souvenais de toi le coeur serré
triste de la tristesse à moi que tu connais.
Où étais-tu alors ?
Et parmi quelles gens ?
Quels mots prononçais-tu ?
Pourquoi peut me venir tout l'amour d'un seul coup,
lorsque je me sens triste et te connais lointaine ?
Le livre a chu qu'on prend toujours au crépuscule,
ma cape, chien blessé, à mes pieds a roulé.
Tu t'éloignes toujours et toujours dans le soir
vers où la nuit se hâte effaçant les statues.
d' Oriah Mountain Dreamer (un vieil indien)
Je ne m'intéresse pas à la façon dont tu gagnes ta vie,
Je veux savoir à quoi tu aspires,
Et si tu oses rêver de réaliser le désir ardent de ton coeur.
Je ne m'intéresse pas à ton âge.
Je veux savoir si, pour la quête de l'amour et de tes rêves,
Pour l'aventure de te sentir vivre,
Tu prendras le risque d'être considéré comme fou.
Je ne m'intéresse pas aux astres qui croisent ta lune.
Je veux savoir si tu as touché le centre de ta propre souffrance,
Si les trahisons vécues t'ont ouvert,
Ou si tu t'es fané et renfermé par crainte de blessures ultérieures.
Je veux savoir si tu peux vivre avec la douleur, la tienne ou la mienne,
Sans t'agiter pour la cacher, l'amoindrir ou la fixer.
Je veux savoir si tu peux vivre avec la joie, la tienne ou la mienne,
Si tu oses danser, envahi par l'extase jusqu'au bout des doigts et des orteils,
Sans être prudent ou réaliste et sans te souvenir des conventions du genre humain.
Je ne m'intéresse pas à la véracité de l'histoire que tu racontes.
Je veux savoir si tu es capable de décevoir quelqu'un pour rester fidèle à toi-même,
Si tu supportes l'accusation d'une trahison, sans pour autant devenir infidèle à ton âme.
Je veux savoir si tu peux voir la beauté, même lors des jours sombres,
Et si tu peux trouver la source de ta vie dans la présence de cette beauté.
Je veux savoir si tu peux vivre avec l'échec, le tien ou le mien,
Et malgré cela rester debout au bord du lac
Et crier : "Oui !" au disque argenté de la lune.
Je ne m'intéresse pas à l'endroit où tu vis, ni à la quantité d'argent que tu as.
Je veux savoir si, après une nuit de chagrin et de désespoir,
Tu peux te lever et faire ce qui est nécessaire pour les enfants.
Je ne m'intéresse pas à ce que tu es, ni comment tu es arrivé ici.
Je veux savoir si tu peux rester au centre du feu avec moi, sans reculer.
Je ne m'intéresse pas à ce que tu as étudié, ni où, ni avec qui.
Je veux savoir ce qui te soutient à l'intérieur, lorsque tout le reste s'écroule.
Je veux savoir si tu peux être seul avec toi-même,
Et si tu aimes véritablement la compagnie de tes moments vides.
de Tadeusz Rozewicz (Poète polonais)
Le poète est à la fois celui qui écrit des poèmes
et celui qui n'en écrit pas
Le poète est celui qui secoue les chaînes
et celui qui s'en charge
Le poète est celui qui croit
et celui qui ne peut croire
Le poète est celui qui a menti
et celui à qui on a menti
Le poète est celui qui mangeait dans la main
et celui qui a coupé les mains
Le poète est celui qui s'en va
et celui qui ne peut s'en aller
Son expression est un miracle, il s'y mêle tant de sentiments, de paradoxes, de beauté et de mystère, c'en est renversant... Oui, si j'avais un talent de peintre, je m'essaierai à capter son éclat, mais c'est une sacrée gageure, surtout pour rendre cette lumière qu'elle a, cet univers dans ses yeux et son sourire.
Les siens et ceux qui la regardent !
Qui la regardent, et même la contemplent ! C'est vraiment un portrait magnifique. A voir en grand chez Frédérique, entre autres photographies de son cru...
Tout un programme ! Dont je ne doute pas un seul instant qu'il m'enchanterait...
En tout cas, un très beau portrait servi par un texte sensible. Joli duo. :)
Quand j'ai vu cette expression sur le visage de "Rose", j'ai pensé à la petite fille afghane, moi aussi, quoique l'humeur ne soit pas du tout la même, mais pour la force qui se dégage de même des regards, des visages. La petite Afghane a grandi depuis, qu'on a retrouvée et photographiée adulte, tu l'as peut-être revue aussi ? Je crois qu'elle a eu la vie que son regard laissait imaginer, hélas. Il n'y avait pas tant d'espoir ni de lumière, mais une défiance et une colère peut-être, quelque chose d'assez sombre, là où "Rose" fait passer davantage de douceur et d'espoir, malgré cette teinte de tristesse et de gravité...
Duo improvisé, dont le mérite revient à la photographe, qui a su capter ce grand souffle de vie.
Auprès de ces destins, frappés par la guerre, par le deuil, la mort et la misère, nos petites souffrances semblent bien dérisoires...
Pour donner une lumière plus douce au monde, hier soir, je regardais une série de reportages sur Canal, où de nouveaux entrepreneurs se lançaient avec des idées tellement nouvelles qu'on les appelle des défricheurs. Et leurs motivations étaient si nobles que j'en avais la gorge nouée : commerce équitable, développement durable, respect de conditions humaines de travail, leur cahier des charges était impressionnant d'implication et de volonté. Changer le monde, pour eux, c'est devenu un engagement au quotidien. J'avais envie d'applaudir devant ma télé. Pour une fois qu'on nous y montre quelque chose qui donne à espérer, au lieu de ne voir et revoir que la pourriture obscure de notre monde et de notre époque, j'étais emballé. J'espère que leur exemple ira en se multipliant... Le monde s'en porterait tellement mieux !
Trouver les moments de joie... Se broder de beaux souvenirs... Et entrer en résistance pour le reste du temps, où l'on apprend à devenir, oui... On a beau savoir, ressentir, imaginer que le chemin, pour d'autres que nous, est infiniment plus difficile, il n'empêche que tous les chemins ont leurs passes pénibles et que la difficulté d'être est peut-être l'un des sentiments les plus répandus sur cette petite terre...
Merci à vous aussi !
Il y a en elle un espoir pincé
Une désillusion en presque devenir
Connaît-elle déjà les lignes qui gèreront sa vie
Comme l’ont été gérées celles de ses aînées
Son sourire tendre
A un peu perdu le parfum de l’enfance
Devant l’objectif, elle sourit
C’est ce qu’on lui a appris à faire
Ses pensées, elles les gardent pour elles
Bien au fond de son cœur
Sont-elles amour ou liberté ou soumission ou tradition
Ou destin plus grandiose
Au fil du hasard
Elle sourit et se tait
Et estompe ce fond de tristesse
Qui donne à son visage
Ce fond de noblesse
Qui j’espère, restera
Le réalisme, parfois, n'a pas mieux à offrir que l'amertume et le désenchantement. Décevant, en l'occurrence.
Ce visage m'a donné à rêver plus d'humanité, de douceur, et quand bien même je me trompe, je préfère y voir ça, cette erreur un peu naïve, qu'une vie déjà corrompue par tout ce qui l'a touchée ou qu'elle a touché, au point de n'avoir plus même droit à un sourire honnête et sans hypocrisie. Et puis une vie "gérée" - comme il est laid, ce mot, non ? Bon pour les comptables... On gère un compte en banque, une action en bourse, un financement... pas une vie.
Réalisme ? Pas sûr. Je photographie beaucoup les visages, ils me captivent. Je n’essaie pas de lire en eux mon désarroi ou mon amertume. J’essaie de capter la lumière caractéristique du regard. Cette enfant, il me semble, n’a pas l’insouciance des enfants, elle a déjà intégré beaucoup de choses, et a perdu l’insouciance, c’est ce que son regard me dit. Non, il ne s’agit pas d’hypocrisie, je ne crois pas l’avoir exprimé de cette manière.
Je me trompe peut-être, je ne l’ai pas devant moi en vrai, les ondes ne passent pas à travers une photo que l’on ne fait que regarder ! En général, je ne m’exprime que par rapport aux photos que j’ai prises moi-même.
Le mot « gérer » n’est pas un mot littéraire, comme tu le dis, il évoque des faits matériels, concrets. Je l’ai utilisé pour faire comprendre que l’on est la résultante de vies qui ont existé avant nous, qui ont aussi été influencées par des faits matériels et de culture. Il y a en plus dans ce mot, une forme de prise en charge de soi.
En effet, "gérer" n'est pas un mot littéraire. Un mot financier, hors de laquelle sphère, je ne lui accorde aucune valeur. Pour te dire le vrai, c'est un mot qui m'horripile... Mais peu importe, chacun trouve aussi son mode d'expression à travers les mots, justement, et il ne m'appartient pas de décider lesquels valent mieux que les autres. Jugement tout subjectif donc, mais irrévocable pour ce qui me concerne, la symbolique de la gestion devra donc définitivement m'échapper.
Pour cette photo, ce que tu en dis me paraît triste et d'un réalisme propre au désenchantement sans retour. Je n'ai pas trouvé de jeu ou de politesse dans ce sourire, derrière lequel tu voyais, toi, un espoir "pincé" (joué ? Faux ? C'est dans ce qualificatif de "pincé" que j'entendais l'hypocrisie... à la manière du sourire pincé, qui en est un signe commun), j'y voyais un élan naturel, pas obligé, avec, à l'évidence, quelque pensée en arrière, sans doute plus mûre qu'il n'appartient à son âge, d'où mon idée de souffrance.
Une photo, deux regards, à l'évidence...
J'espère qu'elle croisera un petit prince de son âge, en chair et en os, pour lui en écrire de plus beaux et de plus vrais...
Cela devait être et donc cela est ...
Très belle mise en lumière de ce duo
Oui ! Très beau et touchant le double portrait de petite Rose
C'est elle qui est touchante, je trouve. Un visage d'une rare beauté, et d'une expression émouvante.
C'est ce que j'ai ressenti en regardant ce portrait, tu parles de ce que cette jeune fille a en elle, je oarlerai juste du regard sans savoir ce qu'il voit, en dedans ; cette expression "regard en dedans" est une expression que j'utilise souvent, qui dit lorsqu'on le lit le désir parfois ou le plaisir ou le rêve en tout cas une grande conscience de soi. Le sourire de cette demoiselle est aussi en dedans, je ne peux imaginer qu'elle ait eu une vie douloureuse. C'est sans doute une enfant aimée...
Quelque chose s'y retient, en dedans aussi, qui transparait au travers de son regard et du sourire qui l'accompagne, quelque chose d'une douleur, ou d'une conscience de cette douleur peut-être. Mais je ressens en même temps un espoir farouche, entre l'envie et la confiance, qui cherche sa promesse dans l'horizon, dans ce monde que ses yeux regardent avec tant de douceur... Si c'est une enfant aimée, il me semble que oui, à moi aussi, même si je lui trouve une mâturité plus avancée qu'il n'appartient à son âge, comme le remarquait Saravati, quoiqu'avec un pessimisme que je ne partage pas.