Je raconte une histoire,
ou bien la mienne ou non.
Me vient comme l'ombre d'un doute :
valons-nous mieux que nos récits ?
Les miens ont l'odeur noir
de regrets lourds et longs,
comme il en meurt au bord des routes
d'espoirs anéantis...
Je ne ris ni ne pleure,
je ne tends plus la main ;
est-ce que j'attends quelque chose
du jour d'après les autres jours ?
Faut-il, l'heure après l'heure,
cette patience en vain,
l'absence de l'âme à sa cause,
hurlant parmi les sourds ?
J'ai laissé venir les marées,
noyer les sables d'or,
des châteaux que les vagues ruinent,
gloires et remparts dissolus...
Les laisser pénétrer
d'ennemis et de mort
et d'amours qui nous assassinent
en désirs éperdus...
Et briser nos dérives !
Et fausser nos compas !
Que valent ces grandes voilures
aux mâts des navires crevés ?
Il n'est âme qui vive
heureuse d'être là,
réduite au silence, aux murmures
dans l'azur délavé.
Le reste d'une vie ?
Quelques aubes de feu...
La beauté immortelle et triste
qui soupire au secret du soir...
Une parole amie
quand on baisse les yeux...
Un baiser, comme en fausse piste
d'adieu ou d'au revoir...
Est-il vrai qu'on espère
et qu'on demande trop ?
Est-il ailleurs, en d'autres vies,
des chemins à suivre, à aimer ?
Ou bien faut-il se taire
et défendre sa peau
dans la solitude ennemie
des horizons fermés ?
Mais quelquefois, tout l'être
n'est qu'une grande erreur :
le cri d'une ébauche avortée,
et toute l'ironie du sort...
Alors, pour se connaître,
l'âme en apesanteur,
combien de saisons entêtées ?
Combien de vains efforts ?
Puis cette transparence,
ces faux-semblants de soi
qui cicatrisent nos défaites,
nos abandons par lâcheté...
N'importe ce qu'on pense,
ce qu'on veut, ce qu'on doit,
ce qu'on s'est vissé dans la tête
à force d'exister...
Au ventre et à la bouche,
du vent, rien que du vent,
l'âme penchée sur la mémoire,
sur toute l'eau dessous les ponts...
qui nous a fait... comme on se couche...
comme on laisse... on descend
le long des calices à boire
de regrets lourds et longs...
Ce presque rien de l'écriture, ce souffle d'air dans les méandres brumeux de nos âmes.
Rares sont les paroles qui ne puissent être infiniment mieux exprimées par la plume. Et il n'est pas une attention à l'autre plus entière que dans le moment de lui écrire, si ce n'est en celui de lui faire l'amour.
de Pablo Neruda
Nous avons encore perdu le crépuscule
Et nul ne nous a vus ce soir les mains unies
pendant que la nuit bleue descendait sur le monde.
J'ai vu de ma fenêtre
la fête du couchant sur les côteaux lointains
Parfois, ainsi qu'une médaille
s'allumait un morceau de soleil dans mes mains.
Et je me souvenais de toi le coeur serré
triste de la tristesse à moi que tu connais.
Où étais-tu alors ?
Et parmi quelles gens ?
Quels mots prononçais-tu ?
Pourquoi peut me venir tout l'amour d'un seul coup,
lorsque je me sens triste et te connais lointaine ?
Le livre a chu qu'on prend toujours au crépuscule,
ma cape, chien blessé, à mes pieds a roulé.
Tu t'éloignes toujours et toujours dans le soir
vers où la nuit se hâte effaçant les statues.
d' Oriah Mountain Dreamer (un vieil indien)
Je ne m'intéresse pas à la façon dont tu gagnes ta vie,
Je veux savoir à quoi tu aspires,
Et si tu oses rêver de réaliser le désir ardent de ton coeur.
Je ne m'intéresse pas à ton âge.
Je veux savoir si, pour la quête de l'amour et de tes rêves,
Pour l'aventure de te sentir vivre,
Tu prendras le risque d'être considéré comme fou.
Je ne m'intéresse pas aux astres qui croisent ta lune.
Je veux savoir si tu as touché le centre de ta propre souffrance,
Si les trahisons vécues t'ont ouvert,
Ou si tu t'es fané et renfermé par crainte de blessures ultérieures.
Je veux savoir si tu peux vivre avec la douleur, la tienne ou la mienne,
Sans t'agiter pour la cacher, l'amoindrir ou la fixer.
Je veux savoir si tu peux vivre avec la joie, la tienne ou la mienne,
Si tu oses danser, envahi par l'extase jusqu'au bout des doigts et des orteils,
Sans être prudent ou réaliste et sans te souvenir des conventions du genre humain.
Je ne m'intéresse pas à la véracité de l'histoire que tu racontes.
Je veux savoir si tu es capable de décevoir quelqu'un pour rester fidèle à toi-même,
Si tu supportes l'accusation d'une trahison, sans pour autant devenir infidèle à ton âme.
Je veux savoir si tu peux voir la beauté, même lors des jours sombres,
Et si tu peux trouver la source de ta vie dans la présence de cette beauté.
Je veux savoir si tu peux vivre avec l'échec, le tien ou le mien,
Et malgré cela rester debout au bord du lac
Et crier : "Oui !" au disque argenté de la lune.
Je ne m'intéresse pas à l'endroit où tu vis, ni à la quantité d'argent que tu as.
Je veux savoir si, après une nuit de chagrin et de désespoir,
Tu peux te lever et faire ce qui est nécessaire pour les enfants.
Je ne m'intéresse pas à ce que tu es, ni comment tu es arrivé ici.
Je veux savoir si tu peux rester au centre du feu avec moi, sans reculer.
Je ne m'intéresse pas à ce que tu as étudié, ni où, ni avec qui.
Je veux savoir ce qui te soutient à l'intérieur, lorsque tout le reste s'écroule.
Je veux savoir si tu peux être seul avec toi-même,
Et si tu aimes véritablement la compagnie de tes moments vides.
de Tadeusz Rozewicz (Poète polonais)
Le poète est à la fois celui qui écrit des poèmes
et celui qui n'en écrit pas
Le poète est celui qui secoue les chaînes
et celui qui s'en charge
Le poète est celui qui croit
et celui qui ne peut croire
Le poète est celui qui a menti
et celui à qui on a menti
Le poète est celui qui mangeait dans la main
et celui qui a coupé les mains
Le poète est celui qui s'en va
et celui qui ne peut s'en aller