D'imprévisibles rêveries
lèvent les voiles lourds
de fenêtres brumeuses.
Dehors, l'hiver
compte les vies
où d'anciennes amours
pleurent et creusent
après l'enfer.
Une ombre veille à l'immobile
que trahissent ses yeux
dans un reflet de lune.
Il est si tard,
la nuit s'effile
comme à déchoir des cieux,
d'un bleu de prune
sur un buvard.
Jamais ne reviendra l'aurore,
la nuit seule à présent,
une nuit éternelle.
Et tout s'éteint,
le ciel encore
plus noir qu'un océan,
où s'échevelle
des doigts sans main.
L'ombre s'éplore dans le vide
comme un vase brisé
à immerger le monde.
Veilleur de nuit,
d'un ciel sans ride
au front noir, épuisé,
du regard sonde
un rêve enfui...
Ce presque rien de l'écriture, ce souffle d'air dans les méandres brumeux de nos âmes.
Rares sont les paroles qui ne puissent être infiniment mieux exprimées par la plume. Et il n'est pas une attention à l'autre plus entière que dans le moment de lui écrire, si ce n'est en celui de lui faire l'amour.
de Pablo Neruda
Nous avons encore perdu le crépuscule
Et nul ne nous a vus ce soir les mains unies
pendant que la nuit bleue descendait sur le monde.
J'ai vu de ma fenêtre
la fête du couchant sur les côteaux lointains
Parfois, ainsi qu'une médaille
s'allumait un morceau de soleil dans mes mains.
Et je me souvenais de toi le coeur serré
triste de la tristesse à moi que tu connais.
Où étais-tu alors ?
Et parmi quelles gens ?
Quels mots prononçais-tu ?
Pourquoi peut me venir tout l'amour d'un seul coup,
lorsque je me sens triste et te connais lointaine ?
Le livre a chu qu'on prend toujours au crépuscule,
ma cape, chien blessé, à mes pieds a roulé.
Tu t'éloignes toujours et toujours dans le soir
vers où la nuit se hâte effaçant les statues.
d' Oriah Mountain Dreamer (un vieil indien)
Je ne m'intéresse pas à la façon dont tu gagnes ta vie,
Je veux savoir à quoi tu aspires,
Et si tu oses rêver de réaliser le désir ardent de ton coeur.
Je ne m'intéresse pas à ton âge.
Je veux savoir si, pour la quête de l'amour et de tes rêves,
Pour l'aventure de te sentir vivre,
Tu prendras le risque d'être considéré comme fou.
Je ne m'intéresse pas aux astres qui croisent ta lune.
Je veux savoir si tu as touché le centre de ta propre souffrance,
Si les trahisons vécues t'ont ouvert,
Ou si tu t'es fané et renfermé par crainte de blessures ultérieures.
Je veux savoir si tu peux vivre avec la douleur, la tienne ou la mienne,
Sans t'agiter pour la cacher, l'amoindrir ou la fixer.
Je veux savoir si tu peux vivre avec la joie, la tienne ou la mienne,
Si tu oses danser, envahi par l'extase jusqu'au bout des doigts et des orteils,
Sans être prudent ou réaliste et sans te souvenir des conventions du genre humain.
Je ne m'intéresse pas à la véracité de l'histoire que tu racontes.
Je veux savoir si tu es capable de décevoir quelqu'un pour rester fidèle à toi-même,
Si tu supportes l'accusation d'une trahison, sans pour autant devenir infidèle à ton âme.
Je veux savoir si tu peux voir la beauté, même lors des jours sombres,
Et si tu peux trouver la source de ta vie dans la présence de cette beauté.
Je veux savoir si tu peux vivre avec l'échec, le tien ou le mien,
Et malgré cela rester debout au bord du lac
Et crier : "Oui !" au disque argenté de la lune.
Je ne m'intéresse pas à l'endroit où tu vis, ni à la quantité d'argent que tu as.
Je veux savoir si, après une nuit de chagrin et de désespoir,
Tu peux te lever et faire ce qui est nécessaire pour les enfants.
Je ne m'intéresse pas à ce que tu es, ni comment tu es arrivé ici.
Je veux savoir si tu peux rester au centre du feu avec moi, sans reculer.
Je ne m'intéresse pas à ce que tu as étudié, ni où, ni avec qui.
Je veux savoir ce qui te soutient à l'intérieur, lorsque tout le reste s'écroule.
Je veux savoir si tu peux être seul avec toi-même,
Et si tu aimes véritablement la compagnie de tes moments vides.
de Tadeusz Rozewicz (Poète polonais)
Le poète est à la fois celui qui écrit des poèmes
et celui qui n'en écrit pas
Le poète est celui qui secoue les chaînes
et celui qui s'en charge
Le poète est celui qui croit
et celui qui ne peut croire
Le poète est celui qui a menti
et celui à qui on a menti
Le poète est celui qui mangeait dans la main
et celui qui a coupé les mains
Le poète est celui qui s'en va
et celui qui ne peut s'en aller
Ta vision de la rêverie m'est des plus familières, Cergie. Je la vois aussi comme un sentiment trop libre pour être provoqué, arrangé : elle vient d'elle-même, dans ces moments où l'esprit ne s'attache à aucune pensée précise, ne triture aucune idée fixe, elle se pose en lui et l'entraîne dans une étrange promenade. C'est sans doute un cadeau que nous fait la vie, oui, et qu'il soit triste ou non n'y change rien : il s'y murmure quelque chose de vague mais d'essentiel, bon pour l'humain, je crois, pour sa reconstruction, comme tu dis. C'est un moment où passé, présent et avenir fusionnent, et, sans prendre tout, sans tout voir, semble piocher ici et là des éclats de vie, des instants qui font sens.
La création ne vient qu'après, mais il est certain, à mon avis aussi, qu'elle puisse par là ses plus libres envolées...
Le loup qui hurle, ou chante, à la lune, je ne dirais pas qu'il intrigue : plutôt qu'il saisit, qu'il pénètre l'âme d'une sensation superbe. Quand il se tait, oui, sans doute est-il davantage dans le mystère... C'est un réel plaisir de t'entendre l'évoquer sur ce poème, Spyrall : quelque chose me dit par là qu'il ne me quitte pas, et c'est un sentiment qui me plaît.
Enfui... enfoui... Tu t'arrêtes sur un point qui m'a longuement retenu : j'hésitais justement entre ces deux mots. Je crois qu'ils me plaisaient autant l'un que l'autre, j'ai fini par en prendre un au hasard...
Ah ! et puis les lucioles du sombre... belle image, Frédérique... Merci !
Tu synthétises bien. Je me posais la question aussi, quant à l'humeur, la couleur, et j'étais pareillement partagé entre plusieurs ressentis...
Bien le bonjour, Vieux Marmot ! Il y avait un moment que je ne t'avais plus vu. Pas si sombre ? Eh bien, peut-être as-tu comme moi un goût pour les heures nocturnes, qui font apprécier ces moments comme d'autres apprécient les bains de soleil ? Je ne cherchais pas particulièrement une ambiance sombre ni triste, je crois d'ailleurs que je ne cherchais rien de particulier, juste l'envie de dépeindre une scène que j'avais à l'esprit.
Merci de ton passage !
Je ne sais pas pour toi mais je peux rêver les yeux grands ouverts et la conscience en carafe à peu près n'importe où. La dernière fois que ce fut très doux, très bleu, c'était le bout des pieds frôlés par la Grande Bleue. C'est inimaginable et indicible l'effet de la mer sur mon mental. Un vrai retour aux sources, une osmose, un souvenir peut-être d'avant avant...
Bon dimanche mon grand, je t'embrasse
Dé
Je n'aime pas le rêve, quant à moi, je veux parler de celui du sommeil, d'abord parce qu'en général, je n'en garde pas le moindre souvenir, et ensuite parce que quand par extraordinaire, je m'en souviens, ce sont toujours des rêves très désagréables, dont j'éprouve le plus grand mal à revenir.
La rêverie, en revanche, c'est tout autre chose. Oui, ce sont des moments privilégiés, ils ont la liberté et la légèreté qui manquent à nos vies, la rêverie donne à percevoir des choses indicibles, des sentiments qu'il devient ensuite presque impossible de rendre avec des mots, il manque toujours quelque chose, une couleur, un arôme, des qualités que les sens seuls ont pu interprété, et encore ne les ont-ils qu'effleuré... Puis il y a un accès à soi, à la nature humaine dans son ensemble, par laquelle on se cerne mieux soi-même souvent, et cet apaisement qui va de paire avec, quand les bouillonnements de la pleine conscience se calment enfin pour laisser place à une vision douée d'un meilleur recul, qui embrasse plus largement les événements, les sentiments, les êtres, et nous en donne, non pas la compréhension, car ce serait une pensée trop articulée pour être d'une rêverie, mais quelque chose d'approchant, plus sensible ou sensitif, plus profond, et qui laisse un effet durable ensuite, quand on revient les pieds sur terre...
Très bon dimanche à toi aussi, Désirée, avec mes bises d'en-dessous du soleil !
la nuit s'effile
comme à déchoir des cieux,
d'un bleu de prune
sur un buvard. "
Tes poèmes sont tant et tant, qu'il me faut à chaque fois prendre la phrase qui me brûle un peu, et la garder comme si elle était le poème entier.
Ici je brûle d'aubes incessantes et tristes dans une merveilleuse splendeur.
J'aime trop les images et les couleurs pour analyser plus loin : cela me suffit et me remplit.
Il m'arrive aussi de me laisser prendre dans les filets d'un poème, sans bien en embrasser l'ensemble, mais à en recevoir comme des éclats, et j'avoue que c'est un mode de lecture très intime que j'aime beaucoup. Il s'y passe quelque chose qui n'est plus seulement de l'ordre du seul plaisir intellectuel, qui est à la fois plus profond et plus intime. C'est quand la poésie touche ces rivages-là qu'elle devient la plus belle, je trouve.
Tu imagines donc si je suis heureux d'être lu un peu comme ça, plus par une âme en ressenti que par une tête pensante... Sentiment de liberté plus vaste...
J'étais presque surpris de "dessiner" cette image-là, qui s'est un peu comme imposée, dans l'élan d'une envie de dire, de traduire. Puis à la relire, je l'ai trouvée telle que ce qu'il y avait à exprimer là. Il y passait quelque chose comme une caresse sans possession...
Qu'il y ait plusieurs lectures d'un même texte, c'est plutôt intéressant, je trouve... Celui-ci est peut-être assez ambigu, finalement ? Et puis ça reflète assez bien l'état d'esprit dans lequel j'écrivais, à balancer entre différentes humeurs, différents ressentis.
Merci de ta lecture, Cagire !
La nuit, le temps du loup, du rêve et du visage nu, où l'on a posé le masque : le temps de l'écriture.
Veille bien encore la nuit, Bifane, ta plume n'a pas sommeil...
Bises amicales
Merci Sophie ! Je veille tard, souvent oui, même un peu trop de temps en temps, ce qui ne me vaut rien pour la journée qui suit. J'aime la nuit, mais il faut croire que je suis un gros dormeur, et un gros râleur aussi quand je n'ai pas eu mon comptant de sommeil... Une sale bête quoi, comme qui dirait ! ;o)
Mes bises d'un lundi au soleil (week-end à rallonge !)
Il y a tout de même quelques tites bestioles qui trouvent qu'elle est limite ch... la sale bête. Heureusement pour cette dernière, il semble que ça n'entame pas trop son capital de tendresse auprès d'elles, ce qui ne fait que rendre la sale bête plus consciente encore d'en être une, et l'engage à se réformer quelque peu pour devenir plus aimable... ;o)
le seul commentaire que je puisse te faire comme un authentique compliment, c'est dire combien sophie et toi avez de talent en commun, c très curieux, le ton, les tournures, quelque chose de terriblement vrai
c vraiment étrange dans ce monde de faux d'usage de faux comme des condamnés à cette galère perpétuelle de devoir toujours être faux
amitiés
Oui, je me pose souvent cette insoluble question : de savoir comment on a pu en arriver là, et comment on accepte de s'y embourber depuis si longtemps. Il n'y a pourtant rien à y trouver que le salaire du faux : tout en faux-semblants...
Merci pour le compliment, Vlane, mais Sophie est beaucoup plus douée que moi pour traduire ses univers et ses réflexions, sans doute une culture plus vaste l'aide-t-elle dans son expression, reste que je suis toujours impressionné de la qualité de ce qu'elle écrit...
Merci ! Je ne sais de meilleur rôle à jouer que celui qui nous ressemble le mieux. Mais là, j'ignore sincèrement si je suis réellement au diapason ?