Vendredi 27 août 2010 5 27 /08 /Août /2010 16:29

D'imprévisibles rêveries

          lèvent les voiles lourds

          de fenêtres brumeuses.

Dehors, l'hiver

          compte les vies

          où d'anciennes amours

          pleurent et creusent

          après l'enfer.

 

Une ombre veille à l'immobile

          que trahissent ses yeux

          dans un reflet de lune.

Il est si tard,

          la nuit s'effile

          comme à déchoir des cieux,

          d'un bleu de prune

          sur un buvard.

 

Jamais ne reviendra l'aurore,

          la nuit seule à présent,

          une nuit éternelle.

Et tout s'éteint,

          le ciel encore

          plus noir qu'un océan,

          où s'échevelle

          des doigts sans main.

 

L'ombre s'éplore dans le vide

          comme un vase brisé

          à immerger le monde.

Veilleur de nuit,

          d'un ciel sans ride

          au front noir, épuisé,

          du regard sonde

          un rêve enfui...

 

 

Publié dans : Ceux qui murmurent aux brumes
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Commentaires

Je ne sais pas si cet instant est triste, il semblerait qu'il renferme des non dits lourds et douloureux. Les moments de rêverie sont difficiles à faire venir sur commande, ils arrivent les soirs lorsqu'on n'a pas autre chose à attendre du temps qu’il s'écoule, comme dans une voiture qu'on n'a pas à conduire et que le paysage défile sans qu'on le voie ni y prête attention. La rêverie est un cadeau nécessaire à la reconstruction et à la création.
Commentaire n°1 posté par Cergie le 27/08/2010 à 18h07

Ta vision de la rêverie m'est des plus familières, Cergie. Je la vois aussi comme un sentiment trop libre pour être provoqué, arrangé : elle vient d'elle-même, dans ces moments où l'esprit ne s'attache à aucune pensée précise, ne triture aucune idée fixe, elle se pose en lui et l'entraîne dans une étrange promenade. C'est sans doute un cadeau que nous fait la vie, oui, et qu'il soit triste ou non n'y change rien : il s'y murmure quelque chose de vague mais d'essentiel, bon pour l'humain, je crois, pour sa reconstruction, comme tu dis. C'est un moment où passé, présent et avenir fusionnent, et, sans prendre tout, sans tout voir, semble piocher ici et là des éclats de vie, des instants qui font sens. 

La création ne vient qu'après, mais il est certain, à mon avis aussi, qu'elle puisse par là ses plus libres envolées... 

Réponse de Bifane le 28/08/2010 à 08h29
On dit qu'il intrigue, le loup qui hurle à la lune. Mais que dire, alors, du loup qui se tait au fond de la nuit...
Commentaire n°2 posté par Spyrall le 27/08/2010 à 20h12

Le loup qui hurle, ou chante, à la lune, je ne dirais pas qu'il intrigue : plutôt qu'il saisit, qu'il pénètre l'âme d'une sensation superbe. Quand il se tait, oui, sans doute est-il davantage dans le mystère... C'est un réel plaisir de t'entendre l'évoquer sur ce poème, Spyrall : quelque chose me dit par là qu'il ne me quitte pas, et c'est un sentiment qui me plaît. 

Réponse de Bifane le 28/08/2010 à 08h32
On pointe et pique la plume, "un bleu de prune sur un buvard" répand nos pensées à l'instant du songe. Très belle image. Enfui ou Enfoui, Bifane ? Moi, je lis enfoui, en raison du veilleur qui fait titre et cherche. De nouveau, le sombre sème quelques lucioles.
Commentaire n°3 posté par Frédérique le 27/08/2010 à 22h00

Enfui... enfoui... Tu t'arrêtes sur un point qui m'a longuement retenu : j'hésitais justement entre ces deux mots. Je crois qu'ils me plaisaient autant l'un que l'autre, j'ai fini par en prendre un au hasard... 

Ah ! et puis les lucioles du sombre... belle image, Frédérique... Merci ! 

Réponse de Bifane le 28/08/2010 à 08h35
Ah veilleur ! portier et sentinelle, rassurant et inquiétant à la fois.
Commentaire n°4 posté par Kodama le 28/08/2010 à 11h10

Tu synthétises bien. Je me posais la question aussi, quant à l'humeur, la couleur, et j'étais pareillement partagé entre plusieurs ressentis...

Réponse de Bifane le 28/08/2010 à 11h22
Etrange! Je ne le trouve pas si sombre. Il est très beau, il me parle, et d'une fluidité que je n'arrivais plus à lire. Avec des rythmes si bien travaillés qu'ils se font oublier dans les flux et les reflux de l'âme.
Commentaire n°5 posté par Vieux marmot le 28/08/2010 à 11h31

Bien le bonjour, Vieux Marmot ! Il y avait un moment que je ne t'avais plus vu. Pas si sombre ? Eh bien, peut-être as-tu comme moi un goût pour les heures nocturnes, qui font apprécier ces moments comme d'autres apprécient les bains de soleil ? Je ne cherchais pas particulièrement une ambiance sombre ni triste, je crois d'ailleurs que je ne cherchais rien de particulier, juste l'envie de dépeindre une scène que j'avais à l'esprit. 

Merci de ton passage ! 

Réponse de Bifane le 28/08/2010 à 14h22
D'imprévisibles rêveries...c'est en faisant la vaisselle que souvent elles me saisissent. Cela ne demande pas trop de temps de cerveau de faire la vaisselle, alors j'ai toujours un grand pan qui glisse soudain. Un peu comme un sol qui se déroberait, je tombe dans un autre monde qui ne m'appartient pas où je ne suis que passante ou observatrice. Pas vraiment veilleur comme toi. Je reste un peu sur le seuil tu vois, j'ai le derrière entre deux mondes. Un peu de peur à s'abandonner. Tout en sachant le bien que ça fait de "lâcher prise". Oui, c'est vrai rêver est un besoin psychologique et physique. La rêverie mi-consciente me semble plus agréable que le rêve lui-même. Enfin les miens sont souvent éprouvants. La rêverie yeux ouverts c'est conduire un peu mais pas trop, se laisser surprendre par les images, les sensations.

Je ne sais pas pour toi mais je peux rêver les yeux grands ouverts et la conscience en carafe à peu près n'importe où. La dernière fois que ce fut très doux, très bleu, c'était le bout des pieds frôlés par la Grande Bleue. C'est inimaginable et indicible l'effet de la mer sur mon mental. Un vrai retour aux sources, une osmose, un souvenir peut-être d'avant avant...

Bon dimanche mon grand, je t'embrasse

Commentaire n°6 posté par Désirée le 29/08/2010 à 12h34

Je n'aime pas le rêve, quant à moi, je veux parler de celui du sommeil, d'abord parce qu'en général, je n'en garde pas le moindre souvenir, et ensuite parce que quand par extraordinaire, je m'en souviens, ce sont toujours des rêves très désagréables, dont j'éprouve le plus grand mal à revenir. 

La rêverie, en revanche, c'est tout autre chose. Oui, ce sont des moments privilégiés, ils ont la liberté et la légèreté qui manquent à nos vies, la rêverie donne à percevoir des choses indicibles, des sentiments qu'il devient ensuite presque impossible de rendre avec des mots, il manque toujours quelque chose, une couleur, un arôme, des qualités que les sens seuls ont pu interprété, et encore ne les ont-ils qu'effleuré... Puis il y a un accès à soi, à la nature humaine dans son ensemble, par laquelle on se cerne mieux soi-même souvent, et cet apaisement qui va de paire avec, quand les bouillonnements de la pleine conscience se calment enfin pour laisser place à une vision douée d'un meilleur recul, qui embrasse plus largement les événements, les sentiments, les êtres, et nous en donne, non pas la compréhension, car ce serait une pensée trop articulée pour être d'une rêverie, mais quelque chose d'approchant, plus sensible ou sensitif, plus profond, et qui laisse un effet durable ensuite, quand on revient les pieds sur terre...

Très bon dimanche à toi aussi, Désirée, avec mes bises d'en-dessous du soleil !  

Réponse de Bifane le 29/08/2010 à 14h20
" Il est si tard,

la nuit s'effile

comme à déchoir des cieux,

d'un bleu de prune

sur un buvard. "

Tes poèmes sont tant et tant, qu'il me faut à chaque fois prendre la phrase qui me brûle un peu, et la garder comme si elle était le poème entier.
Ici je brûle d'aubes incessantes et tristes dans une merveilleuse splendeur.
J'aime trop les images et les couleurs pour analyser plus loin : cela me suffit et me remplit.
Commentaire n°7 posté par Ut le 29/08/2010 à 13h24

Il m'arrive aussi de me laisser prendre dans les filets d'un poème, sans bien en embrasser l'ensemble, mais à en recevoir comme des éclats, et j'avoue que c'est un mode de lecture très intime que j'aime beaucoup. Il s'y passe quelque chose qui n'est plus seulement de l'ordre du seul plaisir intellectuel, qui est à la fois plus profond et plus intime. C'est quand la poésie touche ces rivages-là qu'elle devient la plus belle, je trouve. 

Tu imagines donc si je suis heureux d'être lu un peu comme ça, plus par une âme en ressenti que par une tête pensante... Sentiment de liberté plus vaste...

Réponse de Bifane le 29/08/2010 à 14h24
lecture qui plonge dans l'océan jusqu'aux doigts sans main, j'aime cette expression, elle laisse imaginer et j'y vois les filaments de méduses, animal beau et craint à la fois.
Commentaire n°8 posté par lutin le 29/08/2010 à 13h30

J'étais presque surpris de "dessiner" cette image-là, qui s'est un peu comme imposée, dans l'élan d'une envie de dire, de traduire. Puis à la relire, je l'ai trouvée telle que ce qu'il y avait à exprimer là. Il y passait quelque chose comme une caresse sans possession...

Réponse de Bifane le 29/08/2010 à 14h27
hhum... entre les vieilles amours qui pleurent et creusent, et puis l'aurore qui ne reviendra plus, à moi, elle me parait bien sombre, la rêverie du veilleur, voire un rien inquiétante...
Commentaire n°9 posté par Cagire le 29/08/2010 à 23h12

Qu'il y ait plusieurs lectures d'un même texte, c'est plutôt intéressant, je trouve... Celui-ci est peut-être assez ambigu, finalement ? Et puis ça reflète assez bien l'état d'esprit dans lequel j'écrivais, à balancer entre différentes humeurs, différents ressentis. 

Merci de ta lecture, Cagire !

Réponse de Bifane le 30/08/2010 à 10h19
Magnifique, ce poème en bleu de prune...
La nuit, le temps du loup, du rêve et du visage nu, où l'on a posé le masque : le temps de l'écriture.
Veille bien encore la nuit, Bifane, ta plume n'a pas sommeil...
Bises amicales
Commentaire n°10 posté par Sophie le 30/08/2010 à 14h07

Merci Sophie ! Je veille tard, souvent oui, même un peu trop de temps en temps, ce qui ne me vaut rien pour la journée qui suit. J'aime la nuit, mais il faut croire que je suis un gros dormeur, et un gros râleur aussi quand je n'ai pas eu mon comptant de sommeil... Une sale bête quoi, comme qui dirait ! ;o)

Mes bises d'un lundi au soleil (week-end à rallonge !)

Réponse de Bifane le 30/08/2010 à 17h02
Quand une plume a brillé dans la nuit, le lecteur inconscient s'en fout que la sale bête ait râlé au matin. Conscient, il compatit(avec l'entourage bien sûr :-)).
Commentaire n°11 posté par Vieux marmot le 31/08/2010 à 00h00

Il y a tout de même quelques tites bestioles qui trouvent qu'elle est limite ch... la sale bête. Heureusement pour cette dernière, il semble que ça n'entame pas trop son capital de tendresse auprès d'elles, ce qui ne fait que rendre la sale bête plus consciente encore d'en être une, et l'engage à se réformer quelque peu pour devenir plus aimable... ;o)

Réponse de Bifane le 31/08/2010 à 09h12
mon cher bifane

le seul commentaire que je puisse te faire comme un authentique compliment, c'est dire combien sophie et toi avez de talent en commun, c très curieux, le ton, les tournures, quelque chose de terriblement vrai

c vraiment étrange dans ce monde de faux d'usage de faux comme des condamnés à cette galère perpétuelle de devoir toujours être faux

amitiés
Commentaire n°12 posté par vlane le 31/08/2010 à 10h12

Oui, je me pose souvent cette insoluble question : de savoir comment on a pu en arriver là, et comment on accepte de s'y embourber depuis si longtemps. Il n'y a pourtant rien à y trouver que le salaire du faux : tout en faux-semblants...

Merci pour le compliment, Vlane, mais Sophie est beaucoup plus douée que moi pour traduire ses univers et ses réflexions, sans doute une culture plus vaste l'aide-t-elle dans son expression, reste que je suis toujours impressionné de la qualité de ce qu'elle écrit...

Réponse de Bifane le 31/08/2010 à 11h17
une visite de loin loin...veilleur, c'est un beau rôle à jouer, il te va bien.
Commentaire n°13 posté par la vieille dame le 31/08/2010 à 10h36

Merci ! Je ne sais de meilleur rôle à jouer que celui qui nous ressemble le mieux. Mais là, j'ignore sincèrement si je suis réellement au diapason ?

Réponse de Bifane le 31/08/2010 à 11h18

Présentation

L'écriture

Ce presque rien de l'écriture, ce souffle d'air dans les méandres brumeux de nos âmes. 

 

Rares sont les paroles qui ne puissent être infiniment mieux exprimées par la plume. Et il n'est pas une attention à l'autre plus entière que dans le moment de lui écrire, si ce n'est en celui de lui faire l'amour.

Nous avons encore perdu...

                    de Pablo Neruda

 

 

Nous avons encore perdu le crépuscule

Et nul ne nous a vus ce soir les mains unies

pendant que la nuit bleue descendait sur le monde.

 

J'ai vu de ma fenêtre

la fête du couchant sur les côteaux lointains

 

Parfois, ainsi qu'une médaille

s'allumait un morceau de soleil dans mes mains.

 

Et je me souvenais de toi le coeur serré

triste de la tristesse à moi que tu connais.

 

Où étais-tu alors ?

Et parmi quelles gens ?

Quels mots prononçais-tu ?

Pourquoi peut me venir tout l'amour d'un seul coup,

lorsque je me sens triste et te connais lointaine ?

 

Le livre a chu qu'on prend toujours au crépuscule,

ma cape, chien blessé, à mes pieds a roulé.

 

Tu t'éloignes toujours et toujours dans le soir

vers où la nuit se hâte effaçant les statues.

 

Sagesse amérindienne

                    d' Oriah Mountain Dreamer (un vieil indien

 

 

Je ne m'intéresse pas à la façon dont tu gagnes ta vie,

Je veux savoir à quoi tu aspires,

Et si tu oses rêver de réaliser le désir ardent de ton coeur.

 

Je ne m'intéresse pas à ton âge.

Je veux savoir si, pour la quête de l'amour et de tes rêves,

Pour l'aventure de te sentir vivre,

Tu prendras le risque d'être considéré comme fou.

 

Je ne m'intéresse pas aux astres qui croisent ta lune.

Je veux savoir si tu as touché le centre de ta propre souffrance,

Si les trahisons vécues t'ont ouvert,

Ou si tu t'es fané et renfermé par crainte de blessures ultérieures.

 

Je veux savoir si tu peux vivre avec la douleur, la tienne ou la mienne,

Sans t'agiter pour la cacher, l'amoindrir ou la fixer.

 

Je veux savoir si tu peux vivre avec la joie, la tienne ou la mienne,

Si tu oses danser, envahi par l'extase jusqu'au bout des doigts et des orteils,

Sans être prudent ou réaliste et sans te souvenir des conventions du genre humain.

 

Je ne m'intéresse pas à la véracité de l'histoire que tu racontes.

Je veux savoir si tu es capable de décevoir quelqu'un pour rester fidèle à toi-même,

Si tu supportes l'accusation d'une trahison, sans pour autant devenir infidèle à ton âme.

 

Je veux savoir si tu peux voir la beauté, même lors des jours sombres,

Et si tu peux trouver la source de ta vie dans la présence de cette beauté.

 

Je veux savoir si tu peux vivre avec l'échec, le tien ou le mien,

Et malgré cela rester debout au bord du lac

Et crier : "Oui !" au disque argenté de la lune.

 

Je ne m'intéresse pas à l'endroit où tu vis, ni à la quantité d'argent que tu as.

Je veux savoir si, après une nuit de chagrin et de désespoir,

Tu peux te lever et faire ce qui est nécessaire pour les enfants.

 

Je ne m'intéresse pas à ce que tu es, ni comment tu es arrivé ici.

Je veux savoir si tu peux rester au centre du feu avec moi, sans reculer.

 

Je ne m'intéresse pas à ce que tu as étudié, ni où, ni avec qui.

Je veux savoir ce qui te soutient à l'intérieur, lorsque tout le reste s'écroule.

 

Je veux savoir si tu peux être seul avec toi-même,

Et si tu aimes véritablement la compagnie de tes moments vides.

 

Le poète...

                    de Tadeusz Rozewicz (Poète polonais)

 

 

Le poète est à la fois celui qui écrit des poèmes

et celui qui n'en écrit pas

 

Le poète est celui qui secoue les chaînes

et celui qui s'en charge

 

Le poète est celui qui croit

et celui qui ne peut croire

 

Le poète est celui qui a menti

et celui à qui on a menti

 

Le poète est celui qui mangeait dans la main

et celui qui a coupé les mains

 

Le poète est celui qui s'en va

et celui qui ne peut s'en aller

   

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